Photographie ©Nicolas Marie
La laine comme mémoire
Il y a des marques qui naissent d'un business plan. Et il y a celles qui naissent d'une émotion.
Où tout commence, Népal 1997
L'histoire commence avant la marque.
En 1997, Thierry et Valérie partent pour une nouvelle aventure humaine : ils sont engagés par Handicap International pour mettre en place un projet de développement régional entre l'Inde, le Népal et le Bangladesh. Très vite, au fil de leurs déplacements, ils découvrent le Népal : le coup de cœur est immédiat. Le pays les fascine, et à la fin de leur mission, ils décident d’y déposer leurs valises et de s'installer à Katmandou.
En quête d'un projet qui ait du sens, ils tissent peu à peu des liens avec des artisans locaux, et perçoivent qu'un pont est possible entre l'artisanat népalais et les aspirations en décoration des pays occidentaux. Petit à petit, ils construisent leur projet : ils créent des contacts, comprennent une économie locale que peu d'entrepreneurs occidentaux prennent le temps de voir, explorent les réseaux du commerce équitable. Ils décident alors de lancer leur première collection, avec des groupements d'artisans choisis pour leur dextérité et leurs valeurs.
C'est ainsi que naît MUSKHANE. À l'affût de l'âme de ce pays, ils puisent peu à peu son essence dans les costumes des peuples nomades, les paysages grandioses de l'Himalaya, les couleurs flamboyantes qui les entourent, les matières brutes des textiles traditionnels, les objets usuels de la vie népalaise…
Portrait de MUSKHANE
Photographie ©Nicolas Marie
Le feutre de laine, comme une évidence
C'est en travaillant avec l'un de ces groupements d'artisans qu'un jour, le déclic a lieu. Lors d'une réunion de création, on propose à Valérie, assise au sol, un tapis pour davantage de confort. Subjuguée par sa douceur et sa chaleur, elle découvre une matière qu'elle ne connaissait pas : le feutre.
Le feutre de laine est l’un des textiles les plus anciens qui soient, antérieur au tissage et au tricot. Il naît d'un geste simple : la laine mouillée et frottée se compacte, devient dense, chaude, isolante.
Dans un territoire aux hivers rudes, les artisans népalais ne gaspillent rien : ils exploitent chaque propriété de la laine : moelleux, isolation, régulation de l'humidité. Le feutre népalais n'est pas une curiosité, c'est une réponse intelligente à son environnement.
La recette ne change pas : laine, eau, savon. Ni colle, ni ajouts synthétiques. Le feutrage se fait à la main ou au pied, dans les ateliers de la vallée de Katmandou où MUSKHANE produit depuis cette découverte. Chaque pièce garde la trace de sa fabrication : une irrégularité, une densité qui varie, la chaleur d'une matière façonnée à la main.
Fenêtre sur cour : les ateliers de la vallée
Dans les ateliers de la vallée de Katmandou, MUSKHANE décrit ce qui s'y passe avec une précision qui force le respect. Il y a Tej, le chef d'atelier, qui quilte patiemment à la machine à coudre chacune des sept pièces du mobile Chakra. Il y a les couturières qui découpent un à un les cercles de feutre des coussins Smarties. Il y a les feutrières qui façonnent à la main les abat-jours, les tapis, les sculptures végétales : champignons, sapins, formes organiques qui semblent pousser plutôt qu'être fabriquées.
À contre-courant d'une production industrielle qui efface les mains pour les remplacer par des machines, toutes les étapes de fabrication restent dans les ateliers népalais. Pas par effet de communication, mais parce que c'est là que résident le savoir-faire, la précision et l'intelligence du geste. Délocaliser vers des process mécaniques reviendrait à vider la matière de ce qui la rend unique, cette légère imperfection qui est, en réalité, sa signature.
Photographie ©Nicolas Marie
Photographie ©Nicolas Marie
MUSKHANE entretient avec ses artisans une relation fondée sur la durée, la confiance, la bienveillance, et ce que Valérie et Thierry ont toujours appelé un « cercle vertueux » : travail pérenne, rémunération honnête, conditions de production dignes. Des principes issus directement de leur formation au commerce équitable, appliqués non comme une charte affichée, mais comme un fonctionnement intrinsèque à leur organisation.
La création comme dialogue permanent
Les collections MUSKHANE ne naissent pas à Paris pour être validées à Katmandou. Elles suivent un mouvement continu entre les deux, dans un dialogue créatif entre le dessin et le savoir-faire.
Valérie a longtemps assuré la direction artistique de la marque, avant d'être rejointe par Emma, avec qui elle conçoit les collections pendant plusieurs années. Depuis 2022, Emma prend le relais de la direction artistique, portée par la même conviction : créer des objets qui soient beaux, utiles, et capables de traverser les tendances sans s'y laisser piéger.
Elle est entourée de Jeanne Lozay pour les collections, du duo d'Entre les Murs pour les mises en scène poétiques, et de Maeva Delacroix pour la mise en lumière et les photos. Chaque expertise, chaque personnalité, apporte sa touche pour composer un univers à l'âme vivante et vibrante.
Le point d'entrée de chaque collection a toujours été le nuancier. MUSKHANE publie à chaque saison une sélection de teintes soigneusement choisies : ici, la couleur n'est pas un détail de finition, c'est une décision, une recherche, un positionnement. Les tons vibrent dans une palette qui va du vert menthe à l'ocre profond, du corail vif au bleu pétrole.
Ensuite vient la forme. Les idées naissent dans des croquis, deviennent des prototypes que Valérie transmet à Katmandou pour les confronter au réel, aux mains des artisanes, aux contraintes de la laine. Elle s'y rend régulièrement pour mettre au point les prototypes, tester la faisabilité technique des nouvelles pièces, valider que ce que l’on dessine puisse réellement être fabriqué sans trahir la matière.
Photographie ©Nicolas Marie
Les créations MUSKHANE ont une présence chaude et rassurante. Par leur couleur, leur forme, elles ne se contentent pas de décorer un intérieur : elles y installent une émotion, une mémoire, celle d'une matière façonnée à la main, à des milliers de kilomètres, par des femmes vivantes et joyeuses.
Un abat-jour MUSKHANE change la lumière d'une pièce. Il la diffuse différemment, filtre les longueurs d'onde avec une douceur particulière, et crée autour de lui un halo chaud qui modifie l'atmosphère d’une pièce.
Un tapis MUSKHANE absorbe le son et crée un espace dans l'espace. Il amortit les pas, atténue les échos, apaise une pièce autant qu'il la réchauffe.
Un coussin MUSKHANE se veut vivant et nomade. Sous la main, sa texture irrégulière, son grain qui varie, invitent au toucher, au jeu, au mouvement plutôt qu'à la simple contemplation.
Un mobile MUSKHANE apporte de la poésie et de la fantaisie. Suspendu, il respire au rythme de la pièce, capte la lumière en fonction des moments du jour, et insuffle cette part d'enfance et de légèreté si chère à la marque.
Une pièce MUSKHANE ne se regarde pas seulement : elle vit avec ses habitants, prend leurs habitudes, se love dans leurs gestes quotidiens, comme si elle avait toujours fait partie du décor, alors qu'elle vient de si loin.
Des créations qui habitent les espaces
Photographies ©Maeva Delacroix
Très rapidement, au début de MUSKHANE, le cachemire, sourcé lui aussi au Népal, s'invite au cœur de la marque et trouve naturellement sa place aux côtés du feutre : aussi bien pour la maison que pour l'habillement, dans une continuité entre le corps et l'intérieur. Valérie décrit cette époque comme « un art de vivre ». Chaque saison, les collections mode et maison se répondent et créent un univers chaleureux et cohérent. La qualité des pièces et une gamme subtilement choisie prennent progressivement de l'ampleur, et attirent des clientes de tous horizons.
Se recentrer pour respecter ses valeurs
MUSKHANE n'a jamais cherché à grandir vite. La production reste juste : pas de surstock, pas de destruction, les invendus repartent en vente « Dernière Chance » ou en dons à des associations. Les chutes de laine des ateliers deviennent le rembourrage des coussins et des poufs.
Rien ne se perd, parce que rien n'est produit en excès. L'empreinte carbone des expéditions depuis le Népal est compensée chaque année, en reversant au GERES une somme à hauteur des émissions générées.
Aujourd'hui, MUSKHANE compte une cinquantaine de personnes : une dizaine en France, une dizaine dans ses bureaux à Katmandou, et près d'une trentaine d'artisanes réparties sur deux ateliers de feutrage avec lesquels la marque travaille depuis vingt ans. À Annecy, le lieu qui abritait autrefois boutique et bureaux est devenu, depuis le Covid, le siège de la marque et l'espace de stockage de l'e-shop, d'où repartent, saison après saison, les commandes vers la boutique parisienne et vers les revendeurs du monde entier.
Un écosystème vertueux, créé au fil du temps et fait pour durer
Mais au fil du temps, et de l'effervescence mondiale autour du cachemire, le marché s'épuise, se remplit de marques proposant des prix défiant toute concurrence, au prix d'une qualité en baisse et d'un coût écologique de plus en plus difficile à ignorer. Garder un cachemire à la fois juste et de qualité devient un exercice impossible.
En 2019, Valérie et Thierry font un choix radical : sacrifier les collections mode en cachemire pour se concentrer sur la maison. Un pari qui aurait pu fragiliser la marque, mais qui, au contraire, lui donne plus de lisibilité : MUSKHANE devient une marque dédiée à l'habitat, reconnue comme référence de la laine feutrée.
Rien n'est simple pour autant. Il n'existe pas de laine de mouton au Népal : celle utilisée pour le feutre vient de Nouvelle-Zélande, dans le cadre d'un accord entre les deux gouvernements. Une laine que MUSKHANE ne peut pas tracer jusqu'à sa région d'origine exacte, un des angles morts qu'elle assume, plutôt que de le dissimuler. Le transport, lui, reste un vrai casse-tête : tout se fait par avion, faute d'alternative fiable, les prix s'envolent d'année en année et les délais ne sont jamais garantis. C'est précisément cette empreinte que MUSKHANE compense chaque année auprès du GERES.
Ces contraintes, MUSKHANE ne cherche pas à les éviter ni à les cacher : il n'y a, la plupart du temps, pas vraiment d'alternative. Valérie a une phrase simple, lucide, qui résume toute la philosophie de la marque : on ne peut jamais être parfait, on peut seulement, sans cesse, tendre vers le mieux.
©Nicolas Marie
©Nicolas Marie
©Maeva Delacroix
©Nicolas Marie
Photographie ©Maeva Delacroix
Les pièces MUSKHANE aiment diffuser dans nos quotidiens occidentaux cette âme si particulière que le Népal a à nous offrir. C'était sa promesse initiale. Alors, dans un marché de la décoration dominé par des objets conçus vite, marqués par des effets de mode et faits pour être remplacés régulièrement, MUSKHANE fait le pari inverse : faire des choses qui durent, qui vibrent, qui s'approfondissent avec le temps, et qui méritent qu'on les garde.
Merci à Valérie, pour cet échange d'une grande sincérité. Un vrai plaisir de l'avoir écoutée raconter leur histoire, et merci à Lisa, pour son aide précieuse.
https://www.muskhane.com/fr/